Un jeu d’échecs en ivoire hérité d’un grand-parent ou déniché chez un antiquaire pose une question que peu d’acheteurs anticipent : peut-on seulement le vendre, le transporter d’un pays à l’autre, ou même simplement le faire évaluer sans enfreindre une réglementation internationale ? La réponse tient dans un texte signé à Washington le 3 mars 1973, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction, plus connue sous son sigle CITES.
Une convention née pour protéger des espèces, pas pour sanctionner des objets
La CITES n’a pas été conçue en pensant aux jeux d’échecs, mais aux populations animales que leur exploitation commerciale menaçait de faire disparaître. Son objectif, formulé dès l’origine du texte, reste simple à comprendre même appliqué à un objet fabriqué il y a plus d’un siècle.
« International trade in specimens of animals and plants included under CITES does not threaten the survival of the species in the wild. » — objectif de la Convention sur le commerce international des espèces menacées, cité sur Wikipédia
L’éléphant, principale source d’ivoire historique, figure aujourd’hui à l’annexe I de la convention — le niveau de protection le plus strict, qui restreint fortement le commerce international. Un embargo international sur le commerce de l’ivoire existe depuis 1989, même si son application a longtemps souffert d’un contrôle inégal selon les pays.
Ce que change ce cadre pour un objet ancien
La convention prévoit une exception connue sous le nom de « spécimen pré-Convention » : un objet légalement acquis avant que l’espèce concernée ne soit inscrite aux annexes peut, sous conditions, continuer à circuler. Cette circulation reste toutefois encadrée par un certificat pré-Convention, à demander avant toute transaction, et non par une simple estimation d’ancienneté laissée à l’appréciation du vendeur.
Pour un jeu d’échecs en ivoire, cela signifie concrètement qu’aucune vente, aucun passage de frontière, aucune donation à titre commercial ne peut se faire sur la seule base d’une apparence ancienne ou d’un récit familial, aussi convaincant soit-il. La provenance doit pouvoir se documenter, et c’est souvent là que les propriétaires découvrent l’ampleur de la contrainte : un objet transmis depuis plusieurs générations, sans aucune trace écrite de son acquisition, peut se retrouver dans une zone grise administrative difficile à régulariser après coup.
Cette difficulté touche un grand nombre de familles bien plus qu’on ne l’imagine. Un jeu d’échecs en ivoire rapporté d’un voyage colonial, offert en cadeau de mariage ou simplement transmis d’une génération à l’autre sans jamais avoir fait l’objet d’une facture ou d’un inventaire notarié se trouve aujourd’hui dans une situation administrative bien plus complexe que son équivalent en bois ou en pierre. La bonne foi du propriétaire actuel ne suffit pas à elle seule à établir la légalité de la circulation de l’objet : c’est la documentation, ou son absence, qui fait foi devant une autorité douanière ou un commissaire-priseur.
Il faut aussi distinguer la situation d’un objet conservé chez soi, sans intention de vente ni de transport, de celle d’un objet que l’on souhaite faire circuler. Posséder un jeu ancien en ivoire n’est en général pas en soi un acte prohibé ; c’est le passage à l’acte commercial ou le franchissement d’une frontière qui déclenche l’obligation de justifier la provenance. Cette nuance, souvent mal comprise, explique pourquoi beaucoup de propriétaires découvrent la complexité du dossier seulement au moment où ils envisagent une succession, une vente ou un déménagement à l’étranger.
Ce qu’un propriétaire doit vérifier avant toute démarche
- L’ancienneté réelle de l’objet, à faire établir par une expertise indépendante plutôt qu’à présumer.
- L’existence ou l’absence de documents de provenance, factures anciennes, correspondances ou inventaires familiaux.
- Le pays de départ et le pays de destination si un déplacement est envisagé, les règles nationales pouvant durcir encore le cadre international.
- La nécessité, dans la plupart des cas de vente ou d’export, d’un certificat pré-Convention délivré par l’autorité compétente avant toute transaction.
Ces vérifications ne relèvent pas d’un excès de prudence administrative : la CITES range l’ivoire ancien dans une catégorie bien plus contrainte que la plupart des autres matériaux utilisés en tabletterie, ce qui distingue radicalement un jeu en ivoire d’un jeu en bois ou en pierre du point de vue de sa circulation légale.
Comparer l’ivoire aux autres matériaux d’un jeu d’échecs
| Matériau | Statut CITES | Implication pour la circulation de l’objet |
|---|---|---|
| Ivoire (éléphant) | Annexe I, protection maximale | Circulation restreinte, certificat pré-Convention souvent nécessaire |
| Ébène (certaines espèces protégées) | Réglementation variable selon l’espèce | Export parfois limité, surtout pour le bois brut |
| Bois courants (buis, sheesham) | Non réglementé par la CITES | Circulation libre, sans certificat particulier |
| Pierre (marbre, onyx) | Non concerné | Circulation libre, aucune restriction liée à l’espèce |
Cette distinction explique pourquoi un amateur qui hésite entre plusieurs matériaux pour une pièce de collection a tout intérêt à connaître ce cadre avant tout achat ou toute transmission, bien plus que pour juger de la beauté de l’objet lui-même. Un jeu en ivoire ancien reste un objet à respecter et à documenter, jamais une pièce à faire circuler sans précaution — d’autant que la conservation même de l’ivoire, sensible à l’humidité et à la sécheresse, impose déjà par ailleurs une vigilance particulière.
Dans le doute, la meilleure démarche reste de se rapprocher d’un professionnel habitué à ces dossiers avant toute décision : un commissaire-priseur spécialisé, une étude notariale ou l’autorité administrative compétente en matière de commerce d’espèces protégées sauront indiquer si un certificat est nécessaire et, le cas échéant, la marche à suivre pour l’obtenir. Ce délai administratif, souvent plus long qu’on ne l’imagine, doit être anticipé bien avant toute échéance de vente ou de succession, plutôt que découvert dans l’urgence.
Ce cadre réglementaire n’enlève rien à l’intérêt patrimonial de ces objets : un jeu d’échecs en ivoire ancien reste un témoignage rare des techniques de sculpture d’une époque révolue, et sa valeur historique n’a rien à voir avec la seule matière qui le compose. C’est précisément parce qu’il s’agit d’un objet rare et fragile qu’il mérite d’être traité avec la même rigueur documentaire qu’une œuvre d’art, plutôt que comme un simple jeu de société transmis sans formalité.
Le texte intégral de la convention et la liste des espèces protégées restent consultables sur la page dédiée à la CITES sur Wikipédia, une lecture utile avant toute démarche impliquant un objet ancien en ivoire.







