Vizagapatam, l’ivoire sculpté qui partait vers l’Europe au XVIIIe siècle

Avatar de Héloïse Brassac-Morin

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Sur la côte est de l’Inde, le port aujourd’hui appelé Visakhapatnam — Vizagapatam dans les documents commerciaux européens du XVIIIe siècle — a longtemps servi de porte de sortie à une production artisanale que les collectionneurs occidentaux s’arrachaient : des objets en ivoire et en écaille finement sculptés, destinés à l’exportation coloniale vers l’Europe.

Un port ouvert sur le commerce européen

La position géographique de ce port sur la côte du Coromandel en a fait, dès le XVIIIe siècle, un point de passage privilégié pour les marchands européens. Français, Hollandais et représentants de la Compagnie des Indes orientales y exploitaient les infrastructures portuaires naturelles pour exporter une large gamme de marchandises vers l’Europe.

« European merchants from France, Holland and the East India Company used the natural port to export tobacco, paddy, coal, iron ore, ivory, muslin and other textile products. » — notice consacrée à Visakhapatnam, Wikipédia

Cette liste de marchandises exportées, qui associe tabac, riz, charbon, minerai de fer, ivoire, mousseline et autres produits textiles, donne la mesure de l’importance commerciale de ce port pour les puissances coloniales européennes de l’époque. L’ivoire y occupait une place particulière : matière première brute d’un côté, mais aussi, une fois travaillée sur place par des artisans locaux, objet fini directement exportable vers les marchés européens les plus exigeants.

Cette diversité de marchandises exportées par un même port illustre bien la place que ce comptoir occupait dans les réseaux commerciaux de l’époque : un point de convergence où matières premières agricoles, minerais et productions artisanales fines transitaient côte à côte vers les mêmes navires en partance pour l’Europe. L’ivoire, contrairement au tabac ou au charbon, ne se contentait pas d’un simple transit : il connaissait souvent une transformation locale substantielle avant même de quitter le port, ce qui distingue cette filière des autres exportations purement brutes.

Un artisanat local devenu produit d’exportation

La région autour de ce port abritait des ateliers spécialisés dans la sculpture de l’ivoire et de l’écaille de tortue, deux matières que les artisans locaux travaillaient avec une finesse qui a rapidement séduit la clientèle européenne. Cette production s’est structurée autour de motifs reconnaissables : entrelacs végétaux, scènes animalières stylisées, décors géométriques appliqués sur des surfaces planes destinées à couvrir des coffrets, des boîtes à jeu, des cadres ou du mobilier de petite taille.

Cette technique se distingue par sa méthode caractéristique : de fines plaques d’ivoire finement gravées puis appliquées en placage sur un support de bois, une approche qui permettait de couvrir des surfaces relativement larges — le plateau d’un jeu d’échecs, le couvercle d’un coffret — sans nécessiter un bloc d’ivoire massif, coûteux et difficile à travailler dans son intégralité. Ce procédé de placage a permis une production plus large que la sculpture en ronde-bosse, tout en conservant l’aspect précieux recherché par la clientèle européenne.

Le support en bois recevait généralement une préparation soignée avant l’application des plaques d’ivoire, afin que le placage adhère durablement malgré les variations climatiques que l’objet allait rencontrer une fois exporté vers l’Europe, un climat souvent bien plus humide et froid que celui de la côte du Coromandel. Cette contrainte technique explique pourquoi les objets qui ont traversé les siècles sans décollement majeur de leur placage témoignent d’un savoir-faire particulièrement abouti de la part des artisans qui les ont fabriqués.

Ce que cette production raconte de la circulation ancienne des jeux d’échecs

Les jeux d’échecs comptent parmi les objets qui ont le plus profité de ce savoir-faire local. Un plateau décoré de plaques d’ivoire gravées selon les motifs caractéristiques de cette région, associé à des pièces elles-mêmes sculptées dans la même matière, représentait un objet de prestige typique de la période coloniale, destiné aux intérieurs européens les plus fortunés davantage qu’à un usage courant de jeu.

Cette production illustre un phénomène plus large : la circulation des jeux d’échecs, loin de se limiter à l’Europe et à ses fabricants historiques comme Jaques of London, s’est aussi nourrie d’ateliers lointains dont le savoir-faire répondait à une demande occidentale spécifique, façonnée par le goût de l’époque pour l’exotisme et les matières précieuses importées des colonies. Un jeu d’échecs de cette provenance ne raconte donc pas seulement une histoire de fabrication artisanale : il témoigne aussi des routes commerciales complexes qui reliaient déjà, au XVIIIe siècle, les ateliers d’Asie du Sud aux salons européens.

Cette double lecture, artisanale et commerciale, rend ces objets particulièrement précieux pour qui s’intéresse à l’histoire matérielle du jeu d’échecs. Contrairement à un jeu Staunton du XIXe siècle, pensé d’emblée pour la compétition et la lisibilité, un échiquier issu de cette production coloniale répondait avant tout à une logique de prestige domestique : un objet que l’on montrait à ses invités bien plus qu’un matériel que l’on usait partie après partie, ce qui explique en partie le nombre relativement important de pièces qui nous sont parvenues en bon état jusqu’à aujourd’hui.

Cette circulation ancienne pose aujourd’hui, pour les objets qui en sont issus, les mêmes questions de conservation que pour tout objet en ivoire : sensibilité à l’humidité, fragilité du placage, et encadrement réglementaire strict pour toute transaction ou tout déplacement international. Le lien entre l’origine géographique d’un objet et les matériaux précieux qui le composent reste, pour ces pièces coloniales, une clé de lecture essentielle avant toute décision de vente, de restauration ou de simple exposition.

Reconnaître cette production parmi d’autres ivoires travaillés

Plusieurs éléments aident à situer un objet dans cette tradition précise plutôt que dans une autre production d’ivoire sculpté :

  • Une technique de placage sur bois plutôt qu’une sculpture en volume massif.
  • Des motifs décoratifs géométriques et végétaux stylisés, caractéristiques de la production destinée à l’exportation.
  • Une association fréquente avec l’écaille de tortue, autre matière travaillée dans les mêmes ateliers régionaux.
  • Une provenance documentée liée aux routes commerciales coloniales du XVIIIe siècle, quand elle existe.

Ces objets restent aujourd’hui conservés dans des collections publiques et privées à travers l’Europe, témoins d’un savoir-faire artisanal aujourd’hui largement éteint et d’une route commerciale qui a, pendant plus d’un siècle, relié un port de la côte indienne aux plus beaux salons du continent européen.


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